Quelle a été votre dernière épiphanie?
Omaha Beach, décembre 2025
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Quelle a été votre dernière épiphanie?
J’ai posé cette question en début de semaine sur Instagram et les réponses ont été profondes, spirituelles, philosophiques.
Elles mêlaient en vrac la puissance de l’Amour, l’acceptation du deuil, la gratitude pour la vie, l’envie de cultiver la joie, la nécessité de contempler l’Autre pour y apprendre quelque chose de notre propre singularité.
Epi-phanie vient du grec epi (sur) et phanein (briller). Le mot est devenu celui d’une fête chrétienne, où l’on célèbre la confiance qu’ont eu les rois mages dans la promesse divine d’une étoile. Si cette fête se tient début janvier, au coeur de l’hiver et de son absence de lumière, ça n’a rien d’anodin.
Les humains, depuis l’Antiquité, ont créé des rituels qui les aident à retrouver la clarté quand l’ombre domine tout.
Albus Dumbledore lui-même en fait un leitmotiv de ses discours de rentrée à Poudlard. Dans Le prisonnier d’Azkaban, troisième volet de la saga, il conclut son allocution par les mots suivants: On peut trouver le bonheur même dans les moments les plus sombres. Il suffit de se souvenir d’allumer la lumière.
Allumer la lumière, c’est le sens d’une épiphanie, cette façon de sur-briller.
Un éclairage qu’on peut comprendre de deux manières: soit comme un appel à augmenter l’intensité, à donner un éclat particulier à sa lumière, soit comme une histoire d’angle, une façon de braquer le projecteur hors de la scène, en coulisses, dans les marges de nos vies et du monde.
Dans les deux cas, pour que la révélation ait lieu, il faut de l’ombre. Comme en photographie argentique. Vous captez plus ou moins de lumière à travers l’obturateur mais pour que celle-ci se fixe sur l’image, il faut un bain révélateur, qui ne fonctionne que dans le noir total et dont l’action doit être stoppée à un moment, par un bain d’arrêt ou un lavage du film à l’eau.
J’ai lu à Noël La nuit au coeur de Natacha Appanah, récit sans concessions de ce qu’est l’emprise dans un couple, cette mécanique de la violence qui n’a même plus besoin de coercition.
Ce livre décrit la façon dont l’emprise se nourrit de nos ombres, de notre juge intérieur, bien plus entretenu chez les femmes que chez les hommes par des siècles de patriarcat.
L’autrice, qui est aussi la narratrice et une des trois femmes racontées, travaille dans son texte les deux faces d’une même pièce. C’est en tout cas ainsi que je comprends le choix du titre.
La nuit au coeur que décrit Natacha Appanah avec tant de précision clinique, c’est celle que la violence laisse comme marque indélébile dans la vie des femmes attrapées dans ses filets. Mais c’est aussi la nuit que ces femmes nourrissent en elles depuis si longtemps qu’elles finissent par voir l’emprise comme la confirmation de leurs pensées les plus sombres sur elles-mêmes.
L’autrice n’élude rien de cette dualité, qui lui fait honte parfois mais qu’elle reconnaît à la fois comme la sienne et comme celle d’un système qui a fait de la détestation des femmes un pilier de son modèle de société. En braquant une lumière crue sur la nuit au cœur de laquelle elle a vécu, elle met en lumière la vie d’autres femmes, qui n’ont pas eu la chance, comme elle, de survivre et d’inventer un nouveau chapitre de leur vie.
Le livre s’ouvre sur une scène de fuite, un soir où Natacha Appanah, pour la 10e fois peut-être, puise au fond d’elle assez de vitalité pour partir. Son compagnon la rattrape en voiture et dans les phares aveuglants qu’il braque sur elle, animal traqué, elle comprend que la mort peut la prendre ce soir.
Lumière, ombre.
Un de mes passages préférés du Nouveau Testament se situe dans l’Evangile de Matthieu (5, 13-16). C’est le début de la prédication de Jésus, appelé aussi le discours sur la montagne. Il commence par les Béatitudes (Heureux ceux…) puis enchaîne par les mots suivants:
« Vous êtes le sel de la terre.
Si le sel se dénature,
Comment redeviendra-t-il du sel?
Il n’est plus bon à rien: on le jette dehors et les gens le piétinent.
Vous êtes la lumière du monde.
Une ville située sur une montagne ne peut être cachée.
Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau.
On la met sur le lampadaire et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison »
J’ai lu et entendu ce texte des dizaines de fois. Ecouté des homélies très patriarcales nous enjoignant à voir dans ce prêche un appel au leadership pour les hommes, à la vocation (de mère, de bonne soeur) pour les femmes. Façon de rappeler que l’ordre naturel ne se conteste pas.
En écrivant cette lettre, j’ai découvert d’autres interprétations (protestantes notamment ;) dont l’une a particulièrement résonné.
Jesus ici parle au présent de l’indicatif. Il ne commande pas avec l’impératif « Soyez », il ne propose pas en disant « vous pouvez être », il ne nous demande pas non plus d’être.
Il affirme. « Vous êtes ». Vous existez en tant que sel et en tant que lumière, ce n’est pas un commandement, c’est un fait. Et votre existence est un bienfait pour le monde et pour les Autres, puisqu’elle en réhausse le goût (le sel) et en magnifie les traits (la lumière).
Je vous accorde que c’est difficile à croire quand on voit Donald Trump, Vladimir Poutine, Benjamin Netanyahou, les mollahs d’Iran ou Sarkozy se comparant à Dreyfus…
Mais je ne crois pas que ce soit là le message de l’Evangile. Jésus ne nous propose pas d’être gentils. Il ne nous enjoint pas à sauver le monde avec notre lampe torche braquée sur les méchants. Il constate seulement que nous avons le pouvoir de l’intensité et que trop souvent, nous l’oublions, à force de nous mesurer à l’aune de standards impossibles (le boisseau est un instrument de mesure du grain…). On en revient à notre petit juge interne…
(Oui l’image qui me vient en écrivant est celle-ci, faites avec :)
Nous vivons dans un monde où il est plus confortable d’être vue que de se révéler.
Ce faisant, nous donnons le pouvoir aux autres de décider de l’intensité de notre lumière ou de l’angle d’éclairage. Nous leur donnons le pouvoir de dire ce que nous sommes et souvent, ils ne choisissent de voir qu’un truc. Et bizarrement, à regarder Trump, les mollahs et consorts, ce sont toujours les mêmes qui ont le droit d’être vus. Les autres sont relégués dans les marges, quand ils ne sont pas tout simplement anéantis.
Mais nous pouvons éclairer depuis les marges. Résister. Allumer des contre-feux. Je pense à ce poème de Desnos, Etat de veille (1942), que j’ai certainement déjà cité ici mais qui reste un de mes viatiques contre le désespoir :
Âgé de cent mille ans, j'aurais encore la force
De t'attendre, ô demain pressenti par l'espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : neuf est le matin, neuf est le soir.
Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l'oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.
Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c'est pour guetter l'aurore
Qui prouvera qu'enfin nous vivons au présent.
Il faut de l’ombre pour qu’il y ait de la lumière. Et c’est parce que le monde est né du chaos que nous avons besoin de cosmologie, de spiritualité, d’un ordonnancement qui ne soit pas figé mais qui, en se racontant, nous élève et nous unit.
Ma dernière épiphanie a eu lieu dimanche dernier. Tout d’un coup, j’ai intégré dans mes cellules quelque chose que ma tête avait mâchouillé pendant des années. Quelque chose qui ressemble à l’acceptation que l’ombre et la lumière peuvent cohabiter sereinement.
Et puis sur Instagram, quelqu’un m’a fait cadeau de son épiphanie « je peux être submergé sans être englouti ».
Voilà, c’est ça la révélation.
Vous pouvez être submergés sans être englouti.
Il suffit de contempler votre lumière.
Bien à vous.
Anne
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