Que faut-il abandonner pour s'abandonner?
Saint-Aygulf - Août 2019
Cette newsletter peut être lue sur la BO suivante
Ecrire est pour moi une façon de mettre mes idées en ordre.
Et en ce moment, ma vie est dans un grand désordre.
Alors cette lettre sera foutraque, impudique, mélancolique. Une tentative de clarification de mes pensées, pour essayer de définir celles que je garde et celles qu’il est temps d’abandonner.
Je pense beaucoup à mes aïeules depuis plusieurs semaines.
Alice d’abord. Née en 1881, un an après la mort de son frère aîné, âgé d’à peine 3 mois et demi. Fille de la notabilité stéphanoise, avec un grand-père chevalier de la légion d’honneur et un père médecin des Mines de Saint-Etienne, elle était promise à un avenir radieux. Pourtant quand la France entre en guerre le 3 septembre 1939, elle aura tout perdu.
Son argent, envolé dans des placements hasardeux que la Première Guerre Mondiale puis la crise de 1929 auront mis à mal.
Son mari, mort en 1935, d’un cancer qui n’a certainement pas dit son nom.
Ses deux filles aînées, mortes respectivement à 11 et 31 ans.
A 58 ans, Alice n’est plus que l’ombre de la femme qu’elle aurait dû être.
Anne-Marie ensuite. Sa fille. Ma grand-mère.
La dernière des cinq enfants de cette fratrie élevée dans les conventions raides d’une Belle Époque qui n’avait jamais existé que dans le fantasme d’une bourgeoisie bourrée de privilèges et des névroses en découlant. Et qui refusait envers et contre tout d’abandonner son rang.
Alice (à gauche - vers 1900) et Anne-Marie (à droite - vers 1948))
Abandonner. Rompre avec quelque chose. Ou quelqu’un.
Mais de quoi est fait exactement le lien que l’on coupe quand on abandonne? Que se raconte-t-on pour avoir la force de renoncer à ce qui faisait jusque-là le quotidien de notre vie ?
J’aimerais poser cette question à ma grand-mère.
Entre 1945 et 1948, elle a posé une série d’actes visant à rompre avec ce monde bourgeois amidonné et étriqué. Le bac en poche, malade de la tuberculose, elle s’est formée comme infirmière dans un sanatorium près de Briançon puis s’est engagée dans la Croix Rouge, pour aller sillonner la zone d’occupation française à la recherche de personnes déplacées. Elle y a rencontré mon grand-père, ouvrier parisien, fraiseur chez Citroën, envoyé là pour former les prisonniers de guerre allemands. Leur mariage a pour moi un air d’alliance de la carpe et du lapin.
J’ai pourtant dans mes archives des lettres qui disent combien elle fait alors le choix de s’abandonner à cette nouvelle famille, au prix du déclassement.
Ce qu’elle y perd en confort et en sociabilité de notables, l’a-t-elle gagné en liberté?
J’aimerais le croire. La légende familiale est toujours allée dans ce sens et je vénérais ma grand-mère, son parfum Chanel et son enthousiasme pour toutes mes envies de musées et de films.
Mais était-elle devenue une femme libre en abandonnant Saint-Etienne? Je n’en suis pas si sûre.
Dans l’imaginaire populaire, l’abandon, c’est un bébé posé dans un couffin sur les marches d’une église. C’est Moïse dérivant sur le Nil pour échapper à la mort promise par le Pharaon et finalement adopté par lui. C’est Hansel et Gretel laissés en pleine forêt par une belle-mère prête à sacrifier les enfants plutôt qu’elle-même face à la famine qui menace.
L’abandon, c’est un geste dont on ne sait pas s’il est mû par l’amour ou par l’égoïsme.
Dont on ne comprend pas s’il reflète l’absence totale d’espoir dans le présent ou une forme absolue d’espérance et de lucidité pour l’avenir.
Abandonner, c’est exercer une violence contre une autre.
Les liens qu’on laisse sont faits de gens qui n’ont le plus souvent pas consenti à votre disparition. Mais c’est parfois la seule solution.
Laisser tomber l’endroit, les gens, les espaces qui nous ont tant fait souffrir en espérant secrètement qu’ils souffrent de votre choix. Qu’ils comprennent. Qu’ils se repentent. Qu’ils se sentent aussi insécurisés que vous l’avez été.
Abandonner se conjugue presque simultanément à la voix active et passive. On abandonne parce qu’on se sent abandonné. On n’a plus la force. Plus l’énergie. Plus la ressource.
Combien d’histoires de familles sont faites de ces abandons, discrets ou fracassants, dont on détient la clé sans jamais la nommer?
Violences psychologiques ou physiques, sexuelles très souvent. Viol, inceste, coups, secrets, humiliations… Personne ne rompt du jour au lendemain avec la cellule primitive de notre société, celle censée assurer notre filet de sécurité. Nous protéger.
Il faut beaucoup de violences et un énorme réflexe de survie.
Mais abandonner, lâcher l’affaire n’efface rien des traumatismes. Au mieux cela ouvre un espace pour commencer à dire. Au pire, cela crée un « pattern », un schéma répétitif, qui fera de l’abandon une stratégie de survie sur des générations, jusqu’à ce que quelqu’un adresse la cause racine et ses multiples embranchements.
En allemand (aufgeben) comme en anglais (give up), abandonner se construit à partir du radical « donner ». On abandonne quand on renonce à donner, quand on pense qu’on n’a plus rien à offrir, que rien ne permettra de réparer.
Mais ce faisant, on donne son pouvoir à autrui. A la situation. On choisit presque l’impuissance.
On n’abandonne pas sans s’abandonner un peu, sans renoncer à quelque chose de soi, sans donner le pouvoir à d’autres de valider ou d’invalider notre choix.
Nous vivons une époque où on nous explique sans cesse qu’il faut « lâcher-prise ». Je déteste cette expression. Demandez à un grimpeur collé à la paroi - sans baudrier ni cordes - de lâcher-prise et vous verrez ce qu’il vous répond.
En escalade, on lâche une prise quand on en a repéré une autre, qu’on se connaît suffisamment pour évaluer si on a la capacité et la possibilité de l’atteindre. Alors oui, pour quelques millisecondes, dans le mouvement, on vole. Mais pour un frisson de légèreté, combien de chutes?
Il fût un temps où l’on conseillait plutôt de s’abandonner à Dieu. Cela reste l’un des commandements spirituels forts des monothéismes, cette idée que la volonté de Dieu doit être faite, malgré nous.
Remplacez ça par l’univers, les astres, l’abondance, le karma ou le destin si vous préférez mais il flotte dans l’air comme une envie de s’abandonner à des forces plus puissantes que nous pour décider de notre vie.
Car comment conjuguer l’idée de notre libre-arbitre et la conscience de notre impuissance sinon? Le monde dans lequel nous vivons, fait d’effondrement climatique, de technofascisme et de creusement abyssal des inégalités nous pousse quotidiennement à l’abandon. Il faut « lâcher l’affaire ».
Mais l’abandon est-il la voie de l’apaisement? On s’abandonne dans le sommeil, dans les bras de l’être aimé, dans la consolation d’une mère ou d’une amie qui accueille notre chagrin.
C’est comme une dissolution de soi, on voudrait transférer sa peur du vide et de la mort à quelqu’un ou quelque chose qui la prendrait en charge à notre place, le temps d’un câlin ou d’une vie.
Est-on pour autant en paix? Je ne crois pas. Car l’abandon vit dans le passé et dans le futur. Pas dans le présent. Abandonner, ce n’est pas accepter. C’est tout à la fois renoncer à quelque chose et croire dans une vie bonne mais ailleurs. Pas ici, pas maintenant, pas dans ces conditions. Mais quand? Et comment?
Je crois qu’il serait bon de se demander qui abandonne? Et qui est abandonné? Aujourd’hui en France, les femmes représentent 82% des foyers monoparentaux. La moitié d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté.
« No one left behind ». Je pense à cette phrase entendue à maintes reprises dans une de mes séries préférées, Band of Brothers, qui raconte l’épopée de la Easy Company, des parachutistes américains, débarqués en Normandie en juin 1944. Basée sur des faits réels, elle raconte la solidarité des frères d’armes engagés sur le théâtre européen. Au moment de l’opération Market Garden, au Pays-Bas, un des sous-officiers échoue à se replier et doit passer la nuit en territoire ennemi, seul dans une étable. Au petit matin, ses hommes, pourtant durement éprouvés, partent le chercher, convaincus qu’il est vivant et qu’il a besoin d’aide. Ils finissent par le récupérer. L’abandon n’était pas une option.
J’ai cherché quel serait le contraire d’abandonner. Le CNRTL dénombre 56 verbes sans qu’aucun ne se détache dans la fréquence de son utilisation.
Aider, entretenir, maintenir, soigner…Autant de versions d’une même idée selon moi: celle de la réparation.
Je ne sais pas si abandonner, c’est renoncer au passé ou préférer l’avenir. Mais je crois qu’en effet, c’est choisir une vision du monde dans laquelle les liens sont des écharpes que l’on peut lâcher, les lieux des espaces qu’on peut quitter. Je comprends que ce soit une question de survie pour un bon nombre de gens. Le déni et le refoulement sont des mécanismes très puissants. Je crois que c’est aussi une question de privilège. L’abandon ne coûte pas la même chose à tout le monde.
Les liens comme les lieux vivent en nous, ils forment des cordes entremêlées dans de bons gros noeuds de marins impossibles à défaire sans beaucoup de patience et de shampooing pour lubrifier.
Et je suis convaincue que c’est ce à quoi nous sommes appelés aujourd’hui dans le monde: travailler ensemble à démêler les noeuds. Lentement. Patiemment. Cela demande de l’humilité. Du courage. Et la conscience de notre impuissance à le faire tous seuls.
Mais c’est la seule façon d’être réellement solides, libres de reconfigurer constamment nos attachements au miroir de notre réalité et d’habiter le monde avec humanité.
Il ne s’agit pas de lutter. Mais de s’abandonner à l’Amour.
Bien à vous.
Anne
Les idées et les mots sont faits pour circuler. Si vous aimez cette NL, partagez-la ❤️🔥
Si ce texte a fait naître en vous des réflexions que vous avez envie de partager, vous pouvez m'écrire à anne.pedronmoinard@mailo.eu
Si vous voulez avoir de mes nouvelles entre deux lettres, je suis sur Instagram et LinkedIn .