SERENDIPITE #31 - Mars 2026 - Réduire la fracture

Qu'est-ce qui nous brise jusqu'aux os?

Sérendipité
4 min ⋅ 30/03/2026

Île de Milos, mars 2026

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“On en rira quand on l’verra sous un jour meilleur”

C'est toujours par le titre que commence l'écriture de mes lettres.

J’ai dans mon appli « Notes » une liste de verbes ou d’expressions construites autour d’un verbe à partir desquelles j’aimerais creuser ma pensée. Seulement voilà, celle du mois de mars s'est imposé à moi sans préméditation.

J'ai glissé bêtement sur le chemin d'une plage des Cyclades et je me suis cassé le bras droit. Rentrée en France, il fallait réduire la fracture.

L'expression qui tenait le haut du panier avant cette chute était « faire son deuil ». Les fameuses m'ont donné l'occasion d'écrire à ce sujet dans l'éditorial de leur dernière newsletter de mars et je vois comme un continuum entre les deux.

J'ai lu en Grèce Le grain de beauté, récit iconoclaste et joyeux que Mathieu Simonet fait du deuil de son compagnon, mort d'un cancer en mars 2020. Il raconte combien, malgré la conscience de la mort qui vient dans le cas d’une maladie longue, celle-ci ne cesse de faire effraction lorsqu'elle survient.

Effraction. Fracture.

Qu'est-ce qui nous brise jusqu'aux os, faisant voler en éclat la normalité de nos vies ?

Quels fragments se détachent de nous dans la chute ?

Dans son livre, Mathieu Simonet, interroge le cycle du deuil définit par Elizabeth Kübler-Ross et propose son propre séquençage.

J'aime l'idée qu'il invite le lecteur à la fin du récit, à proposer son propre modèle du deuil. Façon de rappeler qu'il n'y a jamais de normalité dans la façon dont on recolle les morceaux après la cassure. Juste un chemin à parcourir, qui prend parfois les voies empruntées par d’autres, et souvent en ouvre de nouvelles que personne ne s’était autorisé jusque-là.

Rendre visible les lignes de faille

Vous avez certainement déjà entendu parler de l'art du kintsugi. C'est une méthode japonaise de réparation des porcelaines ou céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d'or, qui rend visible les lignes de faille. Une façon d’intégrer ce qui a été brisé puis réparé à l’histoire de l’objet.

Je me suis demandée pourquoi les médecins utilisaient l'expression « réduire la fracture » et non pas réparer, ressouder, recoller ?

C’est drôle parce que je me suis déjà cassé onze fois le bras dans l’enfance mais jamais je n’avais réfléchi au sens de cette expression.

Réduire pour moi, ça veut dire diminuer. Mettre à l’épure. On réduit un budget. Ou un jus de viande pour en faire un fond de sauce.

Mais réduire une fracture, qu’est-ce que ça veut dire?

Le dictionnaire n'avait pas de réponse étymologique, juste une définition.

Réduire la fracture: Opération qui consiste à ramener à sa position anatomique normale un organe déplacé accidentellement, à remettre en place un os luxé ou fracturé.

Réduire une fracture, c’est remettre quelque chose dans l'ordre. Ça prend du temps.

Six semaines d'immobilisation dans mon cas. Et certainement des mois de rééducation.

Je crois que c'est ce qu'on devrait faire aussi sur le plan politique.

Je vis à Nantes et au soir du second tour des municipales, la mairesse, Johanna, Rolland, réélue de justesse, a eu cette phrase: « je mettrais mon énergie à continuer à recoudre, inlassablement, une société qui se fracture sous nos yeux ».

C’est drôle parce qu’on ne recoud pas une fracture. On recoud une plaie, une lacération, un accroc. On recoud quelque chose dont une partie du tout tient encore ensemble. Quelque chose qui s’est déchiré. Pas qui s’est brisé.

C’est d’autant plus drôle que la fracturation du socle républicain semble être une technique désormais aussi bien maîtrisée par la classe politique française que la fracturation hydraulique par les Américains.

Injecter dans les profondeurs du tissu social un mélange faits d’émotions instantanées, de culte de la domination et de rêves de grandeur pour en faire ressortir les pires traits: peur du déclin, ressentiment, humiliation, diabolisation de l’Autre…

Soutenir l’édifice

Quand un verre tombe et se brise, le premier réflexe est toujours de dire aux personnes alentour de ne pas bouger, le temps qu’on identifie où sont tombés les morceaux. Ensuite on demande aux enfants de mettre leurs chaussons, on les éloigne du lieu du crime et on ramasse les fragments, avant de passer l’aspirateur.

Je trouve qu’il y a une analogie intéressante dans tout ça, de mon radius au verre en passant par le résultat des Municipales.

D’abord l’instantanéité de la chute.

Puis le choc de la fracture.

Vient ensuite le temps de la mise en sécurité.

Qui passe le plus souvent par l’immobilité.

Alors seulement, on peut commencer à réfléchir et à agir.

Je résume souvent mon parcours professionnel pour le moins éclectique à une phrase simple: je construis des ponts avec des mots et des histoires.

Mon activité d’indépendante s’appelle L’arche des mots.

Une arche, c’est une voûte en arc qui fait le lien entre deux piliers. Tout le défi des bâtisseurs de cathédrales était de bien répartir le poids sur les voûtes à croisée d’ogives, sous peine de voir la structure de l’édifice s’effondrer.

Je ne vous fais pas l’affront de vous rappeler que c’est cette innovation qui a permis d’élever bien plus haut les édifices religieux de l’époque gothique et de faire entrer la lumière par de grands vitraux.

L’arche, c’est un symbole de médiation, et dans le vocabulaire sacré, c’est aussi un un coffre qui abrite les tables de la Loi. Un coffre aux trésors entre le Ciel et la Terre.

Quel rapport avec la fracture me direz-vous? J’y viens.

Je vous écris cette lettre en la dictant à mon ordinateur. Je pensais que ce serait simple, presque plus simple que de taper sur mon clavier. À force d'avoir un petit vélo qui pédale constamment dans ma tête, j'étais persuadée qu'il me suffirait d’énoncer mon flux de conscience pour que ma pensée se dépose là, sous mes yeux.

Je constate au contraire que le temps de latence entre mon cortex préfrontal et mes doigts pianotant sur les touches est une douve nécessaire à franchir pour que naissent des phrases qui ont du sens.

Pour réduire la fracture entre ce que je sens, ce que je perçois, ce que j’intuite et la façon dont je l’articule avec des mots.

Pour fabriquer une arche en somme.

Peut-être faudrait-il commencer par là pour réduire n’importe quelle fracture.

Prendre le temps de repenser la charpente de nos squelettes comme de nos existences, pour agrandir la vie en nous et autour de nous, être à la fois un refuge pour soi et un abri pour les autres.

Puis construire patiemment, avec des mots, des arches suffisamment solides pour soutenir les fondations vacillantes de nos vies, de nos sociétés.

Chercher à équilibrer les poids et les forces pour que tout tienne ensemble.

Rendre l’édifice à la fois stable et beau, pour lui permettre de s’élever.

Bien à vous.

Anne

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Sérendipité

Par Anne Pédron-Moinard

"Plume pédagogique", j'utilise les mots pour accoucher des idées des autres et des miennes par la même occasion.
Je lis, j'enseigne, je forme, je conseille, j'écris.
Et quand je ne fais pas tout ça, j'aime bien faire de la cuisine, contempler de beaux paysages et chanter.

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