Kessel

SERENDIPITE #35 - Juillet/Août 2026 - Transmettre

Quelle est la valeur ce qui est transmis?

Sérendipité
4 min ⋅ 06/08/2026

Tirage, Août 2026Tirage, Août 2026

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“C’était un professeur, un simple professeur, qui pensait que savoir était un grand trésor”

Transmettre trône depuis quelques mois déjà en tête de ma note « Idées de sujets ». Et finit pourtant chaque fois relégué aux calendes grecques, détrôné par un flot de pensées plus urgentes à déposer là, maintenant, au regard de l’actualité chaotique du monde, de ma vie et de mon besoin de mettre tout ça en mots, dans une tentative toujours renouvelée, souvent désespérée d’y mettre un sens.

C’est en tout cas l’excuse que mon cerveau a trouvé pour procrastiner avec un semblant de bonne conscience face à ce qui - je crois - constitue l’Everest de ma vie tout autant que sa justification ultime: transmettre. Je pourrais écrire un livre entier sur ce sujet (livre déjà écrit dans ma tête, dont le chapitrage est posé dans mes notes mais aucune ligne n’est écrite hein, sinon c’est pas drôle…), seulement voilà, je ne sais pas par où commencer sans avoir l’impression de trahir mon sujet.

Retournons à la source, les mots et leur origine. Transmettre est toujours une histoire de passage facilité par une personne. Il s’agit de « Faire passer quelque chose à quelqu’un », que cette chose soit un bien, des connaissances, une information. On transmet un héritage, un savoir, un message par la voie des ondes, des airs ou de la poste. Il y a dans ce passage un transfert de valeur. On ne transmet que ce qui est précieux, ce à quoi on donne du prix et dont on souhaite que le récipiendaire devienne le propriétaire.

Parler est une forme de transmission. Ecrire également. Les milliers de signes alignés dans ces lettres depuis 4 ans ne sont rien d’autre que ça: une longue série de bouteilles à la mer, illustrant le trans-mittere, cette façon d’envoyer au-delà de nous des choses qui nous appartiennent pour peut-être, laisser ce monde dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé. Ou à tout le moins, en y ayant ajouté de l’amour, de la justice et du savoir.

Donner de la valeur aux vies qui en ont peu

Vous trouverez peut-être ça prétentieux. Grandiloquent. Naïf. Si c’est le cas, je pleure pour votre âme. Je crois pour ma part qu’il n’y a rien de plus beau, de plus juste, de plus joyeux que de transmettre. Donner à d’autres, avec amour, les outils, les mots, les concepts qui les aideront à trouver leurs contours, leur utilité au monde et un sens accru de la valeur de leur existence. J’ai mis longtemps à accepter que c’était le sens de mon existence. Ou plutôt à faire la paix avec cette certitude acquise très tôt dans l’adolescence.

Il y a cette phrase, dans la leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France, qui m’émeut aux larmes à chaque fois que je la relis: « Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard ? ». Prononcée à peine un mois après les attentats du 13 novembre 2015, Ce que peut l’histoire est, dans son introduction comme dans sa conclusion, un texte dont j’aimerais avoir écrit chaque ligne tant il est juste.

J’étais en classe en novembre 2015. En janvier aussi. J’ai souvent raconté combien cette année m’avait chamboulée, quand il fallait tenir bon en adulte face à trente paires d’yeux adolescents avides tout à la fois de comprendre et d’être rassurés face à la perspective de la mort, de la violence et de la guerre que tout le monde avait à la bouche. Que fallait-il dire? Faire? Quels outils leur donner pour affronter le monde qui venait et dont chaque jour depuis nous démontre combien tout cela constituait les prémices d’un ordre du monde désormais désordonné.

Quelques lignes plus loin, Patrick Boucheron affirme «  Je crois qu’on est pour l’essentiel ce qu’on a décidé à vingt ans. C’est parce que je pense qu’on est, en tant qu’enseignant – et je veux demeurer ce que j’ai décidé d’être à vingt ans, un enseignant –, redevable à la jeunesse. La nôtre, la vôtre, la leur : c’est elle qui nous oblige. Pour elle, on se doit de répondre aux appels du présent. Voici pourquoi, si l’on me demande de choisir entre être démenti demain ou utile aujourd’hui, je préfère ne pas être inutile. »

J’ai fait profession d’enseigner l’histoire à 13 ans. Sur ma fiche de rentrée, en face de la case « Métier », j’avais inscrit « Proffe d’histoire à la Sorbonne ». Pourquoi? Comment? Je ne sais pas. Un mélange de fantasme devant Sophie Marceau dans l’Etudiante, de lectures de romans historiques et de ballades dans le quartier latin avec ma grand-mère certainement.

Je sais gré à mon prof d’histoire de l’époque d’avoir accueilli l’idée avec enthousiasme. C’est le même qui, à la fin de l’année, m’avait publiquement félicitée d’avoir tenu le coup dans cette classe où mes compétences intellectuelles n’avaient pas donné l’avantage à ma vie sociale d’adolescente (doux euphémisme…).

Enseigner est ma façon de transmettre. J’ai mis longtemps à l’accepter. J’en ai déjà parlé dans une lettre précédente. J’ai cru qu’il fallait faire toujours plus. Plus grand. Plus d’impact. Plus de pouvoir. Voilà ce que la société valorise. Pas le travail patient, répétitif de celles et ceux qui maintiennent le monde dans ses liens.

Quand je suis passée de prof à plume il y a 10 ans, j’avais besoin d’éprouver cette euphorie de la reconnaissance. Cette place depuis laquelle on devient intéressante dans les dîners. J’avais besoin d’aller voir par moi-même si je pouvais faire sans moi-même. La réponse fût catégoriquement négative. Et plus j’ai avancé en responsabilités, plus la valorisation sociale (et financière) de mon travail était élevée, moins j’avais le sentiment de produire quelque chose ayant de la valeur pour le monde.

Comprendre ce qu’on vient de rencontrer

En cet été où brûlent des arbres, des insectes, des animaux, où s’assèchent nos rivières et nos corps, je reste stupéfaite, presque interdite de voir que le débat sur la valeur ne s’est toujours pas déplacé.

Même quand le Rhin à sec met en danger l’économie allemande, que le Danube rabougrit crée une crise énergétique en Europe Centrale, que la forêt brûlée de Gironde déplace des milliers de touristes, on continue de parler des conséquences sans voir que tout tient dans ces vies qui n’ont aucun droit et qu’on exploite jusqu’à la destruction.

Transmettre, en enseignant l’histoire et la géographie, c’est justement pour moi mettre cette question de la valeur au centre.

Est-elle transactionnelle ou ontologique?

Est-ce que ce je suis, ce que je fais, ce que je dis vaut quelque chose parce que les autres, le monde lui accordent un prix ou parce que j’y ai mis tous mes efforts, toute mon âme, tout mon amour, toute ma curiosité?

Est-ce que ce qui vaut quelque chose aujourd’hui a toujours valu autant? Est-ce que ça vaudra la même chose demain?

Qu’est ce qui a du prix à mes yeux? Aux yeux du collectif? De la société? Pourquoi?

Et en quoi un paysage ou la vie d’une femme au XVe siècle peuvent nous aider à répondre à ces questions?

L’adolescence est un âge merveilleux où tous ces fils se tissent et se tiennent ensemble à condition qu’on veuille bien les mettre en évidence et cultiver la curiosité avec sagacité.

Une IA ne fera jamais ça. Elle ne vous demandera jamais « Et toi, qu’est-ce que tu en penses? Comment articules-tu cette affirmation avec celle-ci? Que fais-tu de tes contradictions? De tes paradoxes? »

C’est cela pour moi transmettre. C’est une maïeutique assise sur une patrimoine immatériel que personne ne pourra jamais m’enlever.

Tous les livres lus, tous les visages scrutés dans des amphis et salles de classe, toutes les heures passées à tenter d’assembler ensemble des idées, concepts et connaissances sont un trésor qu’aucune IA ne possèdera jamais. ChatGPT ne ressent aucun frisson d’émotion quand il convoque dans un même ensemble la pensée féministe, la biographie de Germaine Tillion et les travaux d’Annette Wieviorka. D’ailleurs il ne sait pas le faire tout seul. Il faut que vous le lui demandiez. Son intelligence est artificielle car elle n’est pas curieuse. Elle ne comprend pas la puissance des eurêka. Elias Canetti a cette phrase « Il n’y a de savoir qu’hésitant ».

Transmettre pour moi, c’est accompagner des adolescents dans leurs tâtonnements et les aider à aiguiser leur regard, à lui donner de la valeur pour pour comprendre ce qu’ils viennent de rencontrer.

C’est ce que j’ai décidé de retourner faire à compter de la rentrée.

Je ne suis pas naïve, je sais que ce ne sera pas tout rose, loin de là, peut-être dans un an ou dans trois mois je me dirais que j’ai pris la mauvaise décision mais dans cet été incendiaire, à l’aube d’une année électorale de tous les dangers, c’est l’endroit où je veux être utile, aujourd’hui .

Bien à vous.

Anne

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Sérendipité

Par Anne Pédron-Moinard

"Plume pédagogique", j'utilise les mots pour accoucher des idées des autres et des miennes par la même occasion.
Je lis, j'enseigne, je forme, je conseille, j'écris.
Et quand je ne fais pas tout ça, j'aime bien faire de la cuisine, contempler de beaux paysages et chanter.

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