SERENDIPITE #33 - Mai 2026 - Tenir bon

Trouver ses lignes de vie

Sérendipité
5 min ⋅ 31/05/2026

Aurillac - Juillet 2020Aurillac - Juillet 2020

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“C’est pas l’espoir qui sauve, qui guérit, c’est l’envie”

En démarrant son écriture, je ne sais pas trop si cette lettre sera envoyée le 31 mai ou le 1er juin...Je suis en retard sur mon rythme de parution, pourtant je n’ai pas cessé d’écrire en ce mois de mai à trous. Suivant les conseils spinozistes de mon ami Ismaël, je m’attelle depuis quelques semaines à transformer la matière de cette trentaine de lettres envoyées depuis trois ans et demi en un livre-panier dont je ne peux pas vraiment vous donner le genre et pour lequel je cherche une maison d’édition (si jamais, vous qui me lisez…).

Alors que ma vie est sans dessus-dessous depuis le début de l’année, me donnant le sentiment d’un effondrement, cet ami m’a rappelé la maxime de Spinoza qu’il s’applique à mettre en œuvre pour lui-même: « Va vers ce qui augmente ta joie » et d’ajouter : « Cette lettre à laquelle tu te tiens depuis longtemps alors que tu aurais toutes les raisons de ne pas écrire, c’est un de tes endroits de joie. Cultive-la. »

Écrire constitue une de mes lignes de vie. C’est mon ami Benoît qui m’a offert cette expression et grille de lecture.

Une ligne de vie, en escalade ou en voile, c’est un dispositif de sécurité auquel on s’accroche pour que la chute potentielle ne vous soit pas fatale. Elle peut être verticale (en escalade) ou horizontale (en voile). Elle n’évite pas le danger, elle vous réassure. Il y a des choses auxquelles se tenir.

Tenir, c’est justement l’expression que m’a partagée Aurélia, dans un vocal plein de douceur. Tenir debout, tenir bon disait-elle, pas comme une injonction mais comme une invitation à se rappeler le sens de ces expressions toutes faites qu’on utilise parfois un peu trop comme des pansements.

L’amitié est un miracle

Il est clair, à la lecture des paragraphes précédents, qu’une de mes lignes de vie des derniers mois a été l’amitié infinie dont j’ai été et je suis entourée et dont je n’avais pas conscience. Je lis en ce moment Parler de Dieu, un dialogue avec Simone Weil, de Byung Chul Han, philosophe allemand difficile à lire mais très puissant dans sa pensée. Il évoque longuement l’éthique de l’amitié forgée par la philosophesse à la fin de sa vie. Voici le passage qui m’a éblouie (oui c’est ardu, je vous avais prévenu·es):

« Simone Weil conçoit la parole biblique "Aimez-vous les uns les autres" à partir de l'amitié: "Mais il est un amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l'amour divin. C'est l'amitié [...]"

Si l'amitié est surnaturelle, c'est qu'elle renonce à toute ingestion de l'autre. Elle ne mange pas, elle regarde : "L'amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à distance et sans s'approcher l'être même qui lui est nécessaire comme une nourriture". L'amitié se dérobe aussi bien au besoin qu'à la nécessité. Elle repose sur le respect de l'autre, qui impose la distance. Elle est animée par la proximité du lointain : "Quand un être humain est attaché à un autre par un lien d'affection enfermant à un degré quelconque la nécessité, il est impossible qu'il souhaite la conservation de l'autonomie à la fois en lui-même et dans l'autre. Impossible en vertu du mécanisme de la nature. Mais possible par l'intervention miraculeuse du surnaturel. Ce miracle, c'est l'amitié ."

Aucune amitié n'est possible dans la fusion de l'individu avec un collectif social, avec une masse collective, car cette amitié suppose la distance à l'égard de l'autre. Ainsi le collectivisme se distingue-t-il de l'universalisme. L'idée de l'amitié développée par Weil débouche sur une politique de l'amitié qui mène à un universalisme inconditionnel :

"L'amitié a quelque chose d'universel. Elle consiste à aimer un être humain comme on voudrait pouvoir aimer en particulier chacun de ceux qui composent l'espèce humaine."

Je n’ai longtemps pas eu d’ami·es. Jusqu’à mon année de Terminale mais surtout jusqu’à mon entrée à Sciences Po, j’avais des camarades de classe. Des copains et des copines. Je connaissais pleins de gens, j’étais plutôt sociable je crois mais je ne pouvais pleurer avec personne ou presque.

Je crois que c’est ça la définition d’un·e ami·e.

Quelqu’un qui regarde la morve couler de votre nez et vous tend un mouchoir en vous disant « continue, je suis là ».

Quelqu’un dont le regard ne vous demande rien et vous insuffle confiance.

Quelqu’un qui vous aide, par sa seule présence, à tenir bon dans votre vulnérabilité, la transformant ainsi, petit à petit, en un trésor à chérir.

Tenir bon en allemand se dit durch/halten. Soit littéralement, tenir à travers. Tenir de bout en bout.

Un peu comme le fil d’Ariane dans le labyrinthe du Minotaure. Ou la tapisserie de Pénélope attendant le retour d’Ulysse. Ou l’imagination de Shéhérazade tenant la mort à distance pendant 1001 nuits.

Il s’agit de trouver quelque chose auquel s’accrocher pour traverser.

Tenir pour traverser, traverser pour tenir

Traverser, c’est passer d’un point A à un point B, parcourir un lieu d’un bout à l’autre, rendant incompressible le temps nécessaire à l’opération.

J’écris (comme presque toujours) cette lettre dans un TGV lancé à 320 km/h. A l’ère de la vitesse et de l’instantanéité des intelligences artificielles et des pages web s’affichant en moins d’une seconde, traverser devient une gageure, tant le temps n’existe plus comme matière, encore moins comme contrainte.

Pourtant traverser, c’est une altération de transversare, « remuer, pétrir », c’est tourner au travers de quelque chose, le malaxer, le mâchonner jusqu’à en extraire tous les sucs.

Voilà qui se vit tout à la fois à la voix active (je traverse) et passive (je suis traversée), comme dans une boucle de rétroaction.

Traverser n’est pas survivre. Encore moins fonctionner.

C’est savoir qu’on ne peut pas éviter la tempête, accrocher sa ligne de vie et se dire qu’on est suffisamment solide, suffisamment entouré·e pour que les dégâts ne fassent pas couler le bateau.

Traverser, c’est constater que quelque chose nous manque et faire de ce tissu troué une corde.

Traverser, c’est tenir bon dans son désir.

Pas celui de la société de consommation ou d’hypersexualisation. Tenir bon dans son désir de vivre, d’accomplir quelque chose de plus grand, de plus beau que soi, dans son désir de sortir de l’ego pour entrer dans la contemplation, dans la communion avec ce qui est et qui nous dépasse.

Tenir bon dans son désir de joie.

J’ai déjà écrit ici sur ma détestation du mot « résilience » mis à toutes les sauces ces dernières années, comme une injonction à anesthésier toute forme de peur, de tristesse, de colère, de honte ou d’envie de mourir au motif qu’il faut s’adapter avec le sourire avec ce que la vie vous enverrait de plus dégueulasse.

Je crois au contraire qu’être résilient·e, c’est tenir bon dans son deuil, dans sa tristesse, dans sa colère, accepter qu’ils soient là sans se laisser déterminer par eux. Savoir leur dire « OK je te laisse t’asseoir sur le siège passager, de toute façon je n’ai aucune chance de te virer, tu as le droit de parler mais sache que ce n’est pas toi qui décide de l’itinéraire, donc tu peux garder tes commentaires pour toi ».

Décider de tenir dans l’Amour, avec constance et foi.

Elizabeth Gilbert propose cette analogie dans Comme par magie (et désolée si je radote car je pense que c’est le cas…). Je la trouve très parlante. Elle propose d’ailleurs désormais chaque dimanche d’entretenir un correspondance depuis l’Amour. Ca s’appelle Letters from Love et ça commence toujours de la même façon: « Dear Love, what would you have me know about… ? ». Parler à l’Amour comme à un·e ami·e.

Je crois que c’est ce que j’essaie de faire ici aussi. De m’écrire et de vous écrire des lettres depuis un endroit d’Amour et de Pensée. De pensée nourrie par l’Amour. Voilà ma conception de l’Amitié.

J’essaie de comprendre avec vous ce qu’il y a de plus grand que moi dans la vie que nous menons.

J’essaie non pas de combler le trou mais de l’abreuver, de l’irriguer, d’y faire pousser des fleurs dont je n’aurais jamais eu idée, dont les graines ont été semées par d’autres qui m’aiment et me nourrissent.

J’ai mis des années à comprendre que c’était ça ma principale ligne de vie. Penser et Aimer, dans un même mouvement, dont le trait d’union consiste à ressentir.

Unir l’instant et l’éternel pour tenir le cap, malgré le brouillard, malgré les tempêtes, malgré l’absence de boussole même parfois.

Me repérer aux étoiles et m’accrocher à ma ligne de vie.

Et vous, quelles sont les lignes de vie qui vous aident à tenir bon?

Bien à vous.

Anne

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Sérendipité

Par Anne Pédron-Moinard

"Plume pédagogique", j'utilise les mots pour accoucher des idées des autres et des miennes par la même occasion.
Je lis, j'enseigne, je forme, je conseille, j'écris.
Et quand je ne fais pas tout ça, j'aime bien faire de la cuisine, contempler de beaux paysages et chanter.

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