Kessel

SERENDIPITE #34 - Juin 2026 - Prédire

Est-il plus simple de prédire le grand remplacement que le grand réchauffement?

Sérendipité
5 min ⋅ 29/06/2026

Tharon-plage, Juin 2026Tharon-plage, Juin 2026

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“Je voudrais ne pas être portefaix”

Le premier verbe qui m’est venu pour cette édition caniculaire était suffoquer. Je suis allée chercher son étymologie latine.

Suffoquer vient de suffoco, construit sur le radical fauces (la gorge), auquel on a ajouté le préfixe sub- (dessous) Suffoquer, c’est avaler un air qui n’arrive jamais à atteindre nos poumons, nous empêchant de déployer notre cage thoracique dans ses trois dimensions.

J’ai pensé au petit ouvrage lumineux de Murielle Macé, Respirer, né en parti du COVID et du « I can’t breathe » de George Floyd autant que du passé d’asthmatique de son autrice.

Tout dans ce livre est lumineux d’intelligence, de beauté et d’amour pour le monde. Je suis retombée sur ce passage, lu les larmes aux yeux à la fête de mes quarante ans (NDLR: oui je suis cette femme qui lit un essai à ses amis avant de hurler sur du Céline Dion avec une brosse à cheveux en guise de micro)

« Pour respirer en effet il faut de l’air, mais il faut surtout une qualité de liens, de paysages, d’avenirs, beaucoup d’autres personnes avec qui respirer, en qui espérer, et qui puissent se respirer en vous. Tout un monde en vérité. Car respirer n’est pas seulement maintenir son souffle, nourrir son organisme comme s’il vivait d’une petite vie séparée. C’est participer à ce qui existe et de ce qui existe; […] La respiration, c’est le contraire exact, et suffisant, de la séparation. En sorte que chacune, chacun, sent que par l’air qu’il expire (en buée, en déchets mais aussi en gestes, en actes, et encore en phrases), il concourt à produire ce qu’on appelle l’air du temps. Je dis en phrases, parce que personnellement, c’est aussi le soin pris à la parole […] qui me donne plus ou moins à respirer. La façon dont la parole se répand dans le monde […] c’est ce qui me rend la vie respirable; c’est à dire très exactement fraternelle, ou pas du tout. Peut-être d’ailleurs qu’on ne parle que pour respirer. Peut-être qu’on parle uniquement pour que ce soit respirable, en nous et tout autour.”

Si nous sommes si nombreuxses à avoir suffoqué la semaine dernière, est-ce uniquement dû à la sensation incessante de vivre enfermé dans un four dont on ne contrôle plus le thermostat?

Ou est-ce également lié à l’absence d’une parole qui nous aurait permis de respirer?

D’inspirer, si ce n’est de l’optimisme, une forme de lucidité espérante pour aujourd’hui et demain. Et d’expirer toute l’angoisse accumulée de nos nuits sans sommeil à nous demander comment survivront nos enfants dans ce monde brûlant qui nous veut productifs quand nos corps sont épuisés.

Partout la même rengaine: il faut s’adapter. C’est ainsi désormais. Voilà. Puisque le thermostat est cassé, il faut trouver comment survivre dans la fournaise.

Chacun pour soi. Et la climatisation pour toustes.

Qui aurait pu prédire?

J’étais dans une colère noire.

J’ai repensé au sommet de la Terre de 1992. J’avais 9 ans et je ne sais pas comment, j’étais tombée un soir sur un reportage sur le dérèglement climatique à venir. Seule dans mon lit, j’avais pleuré d’effroi. Nous allions mourir, nous le savions et nous ne faisions rien. Si, avec ma classe, nous avions lancé des ballons avec des messages de bisounours dont les restes ont du polluer je ne sais quelle rivière.

J’ai repensé à 2008, année où j’ai presque renoncé à avoir des enfants après avoir lu moults livres sur l’impasse économique et écologique dans laquelle le capitalisme nous jetait.

J’ai repensé à 2018, à ma rencontre avec Claire Nouvian, à la flamme d’espoir que cette femme avait fait renaître en moi dès ses premières paroles, cette façon d’allier intelligence lucide et clairvoyante et élan de la volonté et du courage.

Et puis bien sûr, j’ai repensé à Robert Frank, à Germaine Tillion, à Charles de Gaulle et à Marc Bloch. Des gens qui avaient vu le danger venir et qui, chacun à leur manière, avait su allier adaptation individuelle et action collective pour conjurer le sort.

L’inverse des Pascal Praud de plateaux qu’on voit pulluler à l’envi depuis une semaine pour nous expliquer qu’on ne peut rien faire d’autre que de continuer de tourner comme des hamsters dans notre roue parce que « c’est comme ça / il faut bien croitre / ca ne sert à rien de râler »

Qui aurait pu prédire? Pour un verbe polysémique en français, il y en a trois en allemand:

  • Vorhersagen, qui se traduit le mieux par « prévoir », c’est-à-dire annoncer à l'avance un événement par connaissance inductive, rationnelle des causes et des effets. Dire par exemple que les canicules vont se multiplier et gagner en intensité d’ici 2100 et que chaque centième de degré de réchauffement global supplémentaire a des conséquences de plus en plus grave. Et ne pas être écouté…

  • Voraussagen, qu’on pourrait traduire par « présager », c’est-à-dire considérer ou imaginer quelque chose comme possible, voire probable.

  • Prophezeien, que vous traduisez facilement par prophétiser, c’est-à-dire annoncer à l'avance un événement par inspiration surnaturelle, par voyance ou prémonition

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi depuis plus de vingt ans, traite-t-on celleux qui prévoient comme des gens qui prophétisent, en les accusant d’être de faux prophètes ?

La réponse est peut-être partiellement à trouver dans l’étymologie.

Prédire vient de praedicere, qui a aussi donner prêcher (et predigen en allemand, to preach en anglais, c’est rare pour être noté). La racine latine veut littéralement dire: « montrer devant par la parole ».

En gros praedicere, c’est vous mettre votre caca sous le nez. Et potentiellement vous dire pourquoi, moralement ou religieusement, vous devriez essayer de sentir un peu plus la rose. Personne n’aime ça…

“Dilexit veritatem”

J’écris cette lettre après avoir visionné la première partie de la Bataille de Gaulle. J’aurais beaucoup à dire sur la caractère beaucoup trop hagiographique (et un peu téléologique aussi) de ce film quant à la personne du Général.

Mais quelque chose d’autre m’a saisie dans cette salle de cinéma: le rapport à la parole. Dans ce premier volet qui va de juin 1940 à décembre 1942, la France Libre repose sur la parole de son chef, une parole qu’il ne cesse de vouloir à la fois prophétique et prédictive, dans une langue performative où la France est grande, l’honneur sauf et le courage entier. Drôle de façon de parler d’un pays qui, dans la réalité des faits, capitule puis entre dans la collaboration, soutenu par une opinion publique majoritairement attentiste et surtout épuisée de devoir survivre dans le quotidien d’un pays occupé par un ennemi totalitaire.

Ce n’est certainement pas un hasard si les dates de sortie des deux volets de cette saga encadrent la panthéonisation de Marc Bloch. Si vous n’avez pas regardé la cérémonie, je vous invite plutôt à écouter ces quatre épisodes - pour moi très émouvants - que France Culture lui a consacré. On y apprend que sur sa tombe, l’historien a voulu que soit inscrite l’épitaphe  « Dilexit veritatem », signifiant « il a chéri la vérité ».

Quelles paroles nourrissent aujourd’hui la vérité et l’espoir en nous?

Il faudrait pour cela faire œuvre de clairvoyance. De lucidité.

Articuler faits, valeurs et spiritualité dans une parole qui dit le monde tel qu’il est, tel qu’il devrait être et donc tel qu’il pourrait être.

A l’échelle mondiale, il n’y a bien que le pape Léon XIV qui a vraisemblablement réussi cet exercice dans son encyclique sur l’IA récemment. Et François l’avait fait avant lui sur l’écologie (avec toutes les limites d’une écologie intégrale à la sauce catholique, suivez mon regard sur le contrôle du corps des femmes notamment)

Mais dans nos gouvernants, qui chérit encore la vérité? Aucun, cette semaine, n’a su avoir une parole forte, courageuse, clairvoyante sur le présent et l’avenir qu’il annonce, alors même que nous sommes en pleine pré-campagne présidentielle.

Est-il plus simple de prédire le grand remplacement que le grand réchauffement?

Est-il plus simple de prêcher l’adaptation individuelle que le changement de modèle économique?

Apparemment oui. Peut-être parce que ce sont ceux qui en bénéficient qui ont le plus droit à la parole?

Assise dans mon siège de cinéma, j’ai passé deux heures trente à écouter des hommes prêcher la grandeur, le courage, l’honneur, l’espérance. Pourtant entre 39 et 45, les femmes n’ont pas fait de la figuration. Mais dans la Bataille de Gaulle, elles sont invisibles ou presque. C’est un choix cinématographique après tout.

Alors je me suis demandée ce qu’aurait donné, ce que donnerait un monde où ce sont les femmes qui prêchent. Qui prédisent.

J’ai repensé à la Pythie de Delphes et à ses oracles. A ces femmes qui ont toujours du être des modèles de chasteté, d’honnêteté, de respectabilité pour avoir le droit, peut-être, de dire ce qu’elles voyaient. J’ai repensé à cet exercice d’uchronie auquel je m’étais livrée pour les fameuses, imaginant Cléopâtre ou Louise Michel prenant les commandes.

Les femmes ne prêchent pas. Elles transmettent des messages interprétées par des hommes. Un peu comme toutes ces mamans d’élèves qui cette semaine, ont pallié aux défaillances des écoles et crèches en gardant les enfants. Ou ces femmes qui manifestent depuis la mort de Lyhanna devant les palais de justice, seules la plupart du temps.

J’ai pensé à toutes celles qui depuis des années disent, prédisent et prophétisent que ce monde patriarcal, capitaliste et extractiviste détruit les vies qu’elles s’acharnent à donner, construire, protéger, soigner. Et qu’on relègue au rang de folles, hystériques ou sorcières.

J’ai pensé qu’on devrait cesser d’essayer d’être des pythies respectables. Merci, s’il-vous-plaît, bien sûr, désolée, excusez-moi de vous déranger. Tout ça en souriant.

Qu’on devrait commencer à être des prêtresses indécentes.

Nous avons les armes pour défaire l’injustice. C’est notre voix qui tonne sous les bombes, dans la fournaise de cet été brûlant.

Il est temps de prédire un monde habitable.

Bien à vous.

Anne

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Sérendipité

Par Anne Pédron-Moinard

"Plume pédagogique", j'utilise les mots pour accoucher des idées des autres et des miennes par la même occasion.
Je lis, j'enseigne, je forme, je conseille, j'écris.
Et quand je ne fais pas tout ça, j'aime bien faire de la cuisine, contempler de beaux paysages et chanter.