Sommes-nous juste des boules à neige?
Boule à paillettes, mars 2024
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J’ai longuement hésité sur le titre et donc l’angle de cette édition d’avril. Prêcher? Transmettre? Ralentir?
A chaque fois que le temps s’étire dans ma vie, les choix, même les plus infimes, deviennent chez moi beaucoup plus cornéliens.
Et il se trouve que du temps, j’en ai eu, ces six dernières semaines. Du temps pour dormir, pour lire, pour marcher, pour écouter les gens que j’aime, pour penser, pour regarder le plafond ou le paysage sans rien d’autre à faire que d’être là.
Comme un liquide trop longtemps agité, j’avais besoin de décanter.
“La décantation est l'effet de séparation, sous l'effet de la gravitation, de plusieurs phases non-miscibles dont l'une au moins est liquide ou gazeuse.”
C’est une des rares expériences de chimie dont je me souvienne. Cet instant où, une fois le processus terminé, chaque couche devient visible. J’ai toujours trouvé ça magique. Je fais partie de ces enfants fascinés par les boules à neige dont l’agitation éphémère annonce toujours le retour au calme.
Une forme de sérénité de la matière. Chaque chose finit à sa place, de façon claire et lisible.
La décantation est une affaire de densité. Les particules les plus denses s’accumulent au fond de l’ampoule à décanter pendant que les plus légères flottent à la surface. Si on interrompt l’opération trop tôt en agitant à nouveau la solution, on s’expose à n’avoir qu’un résultat partiel. En cela, la décantation est un processus. Une suite d’étapes qui ne sauraient être brûlées, ni même accélérées. Il faut attendre et laisser la gravitation faire son œuvre.
Je préfère décanter que patienter. Dans un cas, j’ai l’impression d’être au cœur d’une expérience métaphysique. Une sorte de bon vin qu’il faut carafer pour qu’il révèle tous ses arômes. Qu’il donne le meilleur de lui-même. Alors que dans l’autre, je me sens assignée à attendre sans fin un train en retard.
Pourtant il est toujours question de laisser le temps s’écouler. Qu’est-ce qui change alors?
Le rapport à la matière peut-être. Ce mot ne cesse de revenir dans la bouche de mes ami·es, qui m’ont invitée ces dernières semaines à passer mes mots, phrases et analyses sans fin au filtre de la matière.
Au départ, je n’ai pas compris ce que cela signifiait. Je suis une femme de symboles. De signes. Tout doit avoir du sens. Tout le temps. Au risque parfois (souvent?) de préférer l’interprétation du réel et de ses manifestations à la matérialité des faits.
C’est peut-être mon tropisme d’historienne des représentations et des mentalités. Je sais qu’il ne faut pas confondre le réel avec le vrai. Sinon on ne survit pas à l’absurdité du monde. Des enfants meurent sous les bombes ou les balles en Palestine, au Liban, en Iran, en Ukraine, au Darfour, au Mali… La liste est infinie. Des Indiens meurent d’une nouvelle vague de chaleur humide qui empêche leur corps de se réguler. Et parfois - souvent - plus près de nous, des amies en pleine force de l’âge découvrent que des métastases leur mangent le foie. Le sein. Ou le cerveau...
Confondre le réel avec le vrai, c’est manquer tout un pan du monde, des mystères de la vie et de notre humanité.
Si le réel était le vrai, il n’y aurait pas de complotistes pour croire que la Terre est plate malgré les images d’Artemis II. Si le réel était le vrai, nous n’aurions à convaincre personne de la réalité du dérèglement climatique tant les preuves s’accumulent.
La vérité, pour un individu ou un groupe d’individus, est à la croisée de ce qui est perçu, de ce qui cru et de ce qui est prouvé. Vous pouvez accumuler des chiffres, des études scientifiques, des faisceaux d’indices concordants pour démontrer que les pesticides et perturbateurs endocriniens sont cancérogènes, il y aura toujours des contradicteurs qui s’appuieront sur ce qui est cru (« On a besoin de pesticides pour nourrir 8 milliards d’êtres humains ») ou ce qui est perçu (« J’ai mangé des légumes conventionnels toute ma vie et je ne suis pas malade ») pour refuser ce qui est prouvé.
Pourquoi? Parce que nous ne savons pas gérer le chaos. Et encore moins l’accumulation d’informations sur lesquelles nous n’avons aucune agentivité ou presque.
La décantation permet de faire le tri.
Qu’est-ce qui s’incarne dans la matière? Qu’est-ce qui, une fois décanté, est solide au fond du bocal, tandis que flottent en haut de l’ampoule des particules gazeuses? Qu’est ce qui devient flux? Qu’est-ce qui reste stock?
A l’image de la décantation se superpose pour moi celle de la sédimentation.
« Le terme de sédimentation est utilisé quand le liquide chargé n’est soumis qu’à l’action de la pesanteur, notamment en milieu naturel. »
C’est drôle que j’en arrive à vous parler de ça parce que j’ai toujours détesté la géologie. A l’oral de géographie de l’agrégation, ma plus grande hantise était de devoir analyser une coupe géomorphologique des Alpes, des Pyrénées ou du bassin parisien….
Regardez moi ces couleurs 🤩
C’est esthétiquement très beau mais j’aurais été bien incapable d’en faire quoi que ce soit.
Sédimenter caractérise à la fois l’instantanéité du dépôt et le temps long de l’accumulation. Petit à petit les sédiments forment des couches rocheuses qui racontent l’histoire de la Terre pour qui sait lire dans l’immobilité de la pierre.
Il faudrait pouvoir faire des carottages sauvages dans les archives de notre vie. Dresser la carte géologique de nos histoires pour y trouver une forme d’ordonnancement au milieu du chaos, de l’absurde et d’un quotidien qu’on préfère vivre à 200 à l’heure pour ne pas trop se poser de questions.
Couche superficielle: Du gravier où malgré tous nos efforts, les mauvaises herbes de nos souvenirs trouvent toujours le don de pousser.
2e couche: Glaise épaisse, qui colle aux chaussures. Tout ce qu’on a refoulé, tu, ignoré mais qu’on porte quand même et qui ralentit le pas.
3e couche: Sable fin, aux grains doux qui roulent sous les doigts. L’odeur du gâteau au chocolat. Celle des pins chauds quand on descend à la plage à 16h, un jour d’été. Les bras d’un adulte dans lesquels on aimait se réfugier. La silhouette de la maison qu’on distingue depuis le sommet de la randonnée.
4e couche: Des fossiles. La chemise du grand-père qu’on ne veut pas donner. Le doudou qui traîne dans le grenier. Les petits santons de la crèche qu’on ressort chaque année. La valise en cuir qui a traversé la Méditerranée.
5e couche: Du magma solidifié. Tout ce qui a bouilli dans le sang de nos parents. De nos grands-parents. De leurs parents avant. Tout ce sang séché comme un grosse croûte qu’on n’arrivera jamais à gratter complètement.
Mais nous préférons fonctionner plutôt que décanter. Maintenir l’agitation pour que jamais rien ne se dépose, pour faire semblant qu’on échappera au malheur ou au vide, pour empêcher toute sédimentation qui pourtant nous rendrait plus solide. Plus stable.
On pourrait ralentir. S’arrêter pour contempler ce qui nous constitue. Avec bonheur. Gratitude. Colère ou tristesse aussi. Voir que sous le gravier se déploient des rhizomes, autoroutes de liens qui traversent les couches entre elles. Décider s’il est temps d’en bouturer certains pour que d’autres ramifications naissent. Réduire ce qui prend trop de place. Choisir de creuser, aplanir, araser, couler du béton ou de l’or dans le millefeuilles de souvenirs où nos vies se fraient un chemin. Seulement voilà, dans le capitalisme extractiviste de performance qui fait nos vies, nous préférons exploiter nos meilleurs gisements jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que s’effondre en nous ce qui faisait la matière de nos vies.
Décanter, sédimenter et peut-être aussi métaboliser…Autant de façon de revenir à la matière qui, tenues ensemble, relèvent presque de l’alchimie. D’une forme de transmutation, d’un changement de substance pour passer d’un état « vil » ou commun à un état « noble » ou sacré.
Peut-être que c’est cela que voulaient dire mes ami·es. Qu’il me fallait agir en alchimiste avec le fruit de mes décantations. Trouver les techniques me permettant de transformer les symboles, signes et sens que je m’échine à lire dans le réel en oeuvres ayant valeur pour moi - et peut-être quelques autres - de pierre philosophale.
Je ne sais pas si j’y suis parvenue le temps d’une lettre mais j’espère vous avoir donné envie, dans le chaos du monde, d’être les alchimistes de votre vie.
Bien à vous.
Anne
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