Une longue lettre qui mêle Histoire, féminisme, éducation, langage, philosophie et toutes mes autres marottes...
Exposition Salgadô Amazonia, photographie d'une oeuvre, août 2021
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Les fleurs - Clara Luciani
Quelles sont les activités que vous aimez faire et qui pourtant vous coûtent de l’énergie cognitive?
Lors de mes premiers pas en tant que “plume”, je me souviens avoir eu quelques sueurs froides devant mon écran blanc, me demandant ce que j’allais bien pouvoir pondre comme discours qui tiendrait la route.
C’est moins le cas aujourd’hui, parce qu’écrire entre 30 et 40 discours par mois, ça aide à lutter contre le syndrome de la page blanche. Mais ça m’arrive toujours.
Dans ce cas, mon cerveau invente tout un tas d’excuses et trouve tout un tas de distractions pour que je n’entre pas dans l’acte d’écrire. Tiens une notification, vite ouvrons-la….Tiens si je rangeais tous les dossiers de mon ordinateur…etc, etc.
J’adore écrire. J’adore quand toutes les idées se mettent à prendre vie et à s’articuler sur la page de façon beaucoup plus claire que dans mon esprit.
Mais cela me demande un effort et je connais peu de gens qui prennent un plaisir immédiat à l’écriture. Que j’écoute mes autrices préférées dans Bookmakers, mes copines plumes, mes stagiaires en atelier d’écriture, c’est toujours le même refrain avant de s’y mettre: “Je ne vais jamais y arriver” et “Je n’ai rien d’intéressant à dire”.
Alors forcément, je comprends que tout le monde s’emballe sur l’intelligence artificielle, devenue de plus en plus accessible aux communs des mortels ces derniers mois.
Je parle notamment de ChatGPT et autres Dall-E (toutes financées in fine par Elon Musk…), qui ont fait les gros titres de la presse spécialisée et le beurre de LinkedIn ces dernières semaines.
Mon activité professionnelle consistant principalement à écrire et à former des enseignants aux enjeux du numérique dans l’éducation, j’ai reçu beaucoup de messages d’amies et collègues me conseillant de tester ces nouveaux outils. Un test qui me démontrerait combien mon activité est vouée à la disparition...
Je ne l’ai pas fait. Parce que je n’avais pas envie de nourrir cette intelligence artificielle. Parce que ce n’est pas le monde dont je veux. Non par croyance absurde qu’un jour on reviendra au papier et au crayon (quoique, si on assiste à un scénario à la Ravage, c’est pas impossible qu’une majorité d’entre nous n’ait plus accès aux outils numériques énergivores) .
Non , je ne l’ai pas fait parce que je ne veux pas vivre dans un monde de performance, un monde qui a comme horizon d’augmenter infiniment les capacités de notre cerveau dans une logique de toute-puissance.
Parce que c’est ça une intelligence artificielle.
Ce n’est que ça.
La promesse de la performance par la quantité.
Elle scannera une quantité astronomique de données, bien plus que votre cerveau ne pourra jamais traiter, pour vous livrer le truc le plus performant, parce que le plus rapide.
Mais ce ne sera pas forcément le truc le plus pertinent.
Si je reprends l’exemple des discours (mais ça marche exactement pareil pour l’enseignement), une IA pourra demain m’écrire un discours de voeux de très bonne facture, en théorie.
Aucun doute là-dessus.
Mais je pense qu’on sera déjà effondré avant qu’une IA puisse sentir la salle, comprendre que tel mot va mettre tel élu de la majorité dans une colère folle, fragilisant ainsi l’équilibre politique nécessaire au prochain vote. Et ne parlons même pas de l’humour.
Dit de façon plus intello, ce qu’il manque à l’IA comme à tous les algorithmes qui gouvernent nos vies, c’est la multisensorialité. Je le savais intuitivement mais c’est ce livre passionnant qui m’a aidé à la formaliser.
Les outils numériques peuvent bien avoir l’ouïe et la vue, il leur manque pour le moment les trois autres sens et sont encore moins capable de développer un sixième sens à partir des cinq premiers.
Ils n’ont pas d’intuition parce qu’ils ne vivent pas dans le monde sur le mode des relations mais au-dessus du monde, sur le mode de la transaction. Tu me donnes ta donnée, j’en fais des expériences qui t’amèneront à me confier toujours plus de données.
Vous vous rappelez Le Cinquième Elément et son personnage principal, Leeloo Dallas? Mi-Jésus, mi-IA, elle apprend à parler et à connaître le monde des humains comme une IA, en scannant toute la connaissance humaine en quelques minutes (heures?). Et devient dépressive en aussi peu de temps qu’il ne lui faut pour apprendre.
Milla Jovovich, aka Leeloo Dallas, et son 'multipass
Leeloo Dallas a une utilité, elle n’a pas d’existence. Elle ne sait pas quoi faire de son corps, tous ses sens s’éveillent en même temps à la marche du monde qu’elle vit d’abord comme une agression. Mais c’est aussi par eux qu’elle accède à l’Amour et qu’elle entre ainsi en relation avec le Vivant, avec les Autres et c’est ce qui lui donne finalement la force de remplir sa mission.
Je ne vais pas faire ici une analyse de la dimension messianique et patriarcale de film qui n’est pas exempt de reproches mais je crois que cette dystopie futuriste aux couleurs chatoyantes nous rappelle une évidence.
Et il faut toujours rappeler l’évidence parce que c’est ce qu’on oublie en premier.
C’est par nos sens que nous vivons.
Qui n’a jamais été saisie par la beauté d’un paysage à couper le souffle?
Qui ne s’est jamais perdue, enfant, dans le ballet des fourmis allant de la maison à la fourmilière?
Qui n’a jamais vibré de plaisir ou de tristesse au souffle d’une odeur pleine de souvenirs?
Qui ne s’est pas arrêtée, contemplative, devant la tendresse d’une humaine envers une autre humaine ou un animal?
Nous reconnaissons la Beauté car nous savons que le monde - comme nos existences - est fini.
Qu’il est chaotique.
Qu’il est incertain.
Nous ne pouvons pas recommencer le monde. Même pas le réparer.
Tout juste pouvons nous contempler la beauté et nous laisser toucher par elle.
Habiter par elle.
Comme un cadeau éphémère et unique.
Pour continuer d’être au monde sur le mode de la relation et non de la transaction, nous avons besoin de nourrir notre réservoir de Beauté.
Car elle nous connecte à notre joie, à notre gratitude, à ce qui est plus grand que nous, sans nous écraser. Et ainsi elle nourrit notre capacité à aimer et à agir.
Pour continuer d’être au monde sur le mode de la relation et non de la transaction, sur le mode du soin plutôt que de la performance, sur le mode de l’Amour plutôt que de la haine, nous avons besoin de Beauté.
C’est pour cela que le droit à la Beauté est hautement politique et qu’il nous appartient de le revendiquer.
Et c’est ce que je nous souhaite pour 2023.
Bien à vous
Anne
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